đž Le jour oĂč Dieu inventa le âla"
Imagine un monde sans diapason. Un joyeux foutoir sonore oĂč chaque violon fait sa propre tambouille, oĂč les pianos sont accordĂ©s au pifomĂštre, et oĂč les chanteurs lyriques se foutent sur la gueule pour savoir si le "la", câest une note ou un cri de guerre. Câest pas de la musique, câest le bac Ă sable de lâenfer.
Et puis un jour de 1711, un mec nommĂ© John Shore, trompettiste Ă ses heures perdues (et il devait en avoir un paquet), se dit : "Tiens, si on arrĂȘtait ce bordel ?". Il invente donc un truc en mĂ©tal, en forme de U inversĂ©, quâon tape pour obtenir un son pur et net. RĂ©sultat : un diapason. Le mot claque bien, on dirait une relique sacrĂ©e ou un plat du dimanche. Mais surtout, quand on le tape, il fait un "la" bien propre.
Sauf que â et lĂ , tiens-toi bien â tout le monde sâen fout. Chaque pays, chaque ville, chaque curĂ© de campagne dĂ©cide que son "la" est le bon. Certains jouent Ă 415 Hz, dâautres Ă 460, et toi tâessaies de chanter juste au milieu de ce champ de bataille sonore. Câest un peu comme si les boulangeries fixaient elles-mĂȘmes la taille des baguettes : bonne chance pour faire un sandwich.
Câest seulement en 1939 (parce quâapparemment, on avait pas assez de problĂšmes cette annĂ©e-lĂ ) que lâon dĂ©crĂšte : le "la" sera Ă 440 Hz. VoilĂ , câest dĂ©cidĂ©. Sauf que, rebelote, tout le monde continue de faire comme il veut. Ă Berlin, câest plutĂŽt 443 Hz, Ă Vienne câest 444, et en Angleterre, câest "fuck you, weâre British".
đ¶ Pendant ce temps, dans une abbaye, un moine se prend la tĂȘte avec des syllabes latines
Mais attends, parce que pendant que le monde se prend la tĂȘte sur la hauteur dâune note, un autre dĂ©bat bien gratinĂ© se joue en coulisse : celui des noms des notes. Et lĂ , accroche-toi Ă ton orgue.
On est au XIe siĂšcle, et un certain Guido dâArezzo, moine un peu geek sur les bords, en a ras le chapelet dâentendre ses collĂšgues chanter comme des casseroles. Il se dit quâil faut un systĂšme. Il tombe sur un chant latin, "Ut queant laxis", et dĂ©cide de piquer les premiĂšres syllabes de chaque ligne pour nommer les notes. Et bam : ut, rĂ©, mi, fa, sol, la. Pratique, non ? Enfin, jusquâĂ ce que quelquâun dise que "ut", câest quand mĂȘme super moche. On le remplace par "do", qui passe mieux en bouche et ne fait pas Ă©ternuer.
Et voilĂ , la gamme est nĂ©e. On y ajoute un petit "si" plus tard, parce quâĂ six notes, on restait un peu sur notre faim.
Mais attention, cette mĂ©thode ne fait pas lâunanimitĂ©. Dans les pays anglo-saxons, on sâen tamponne de Guido. LĂ -bas, on fait simple : A, B, C, D, E, F, G. VoilĂ . Les notes, câest lâalphabet. Tu veux du romantisme ? Va lire du Goethe. Eux, ils codent leur musique comme un mot de passe de Wi-Fi.
Pourquoi ce choix ? Parce quâils nâont pas appris le latin, parce quâils aiment lâordre, et peut-ĂȘtre parce que "do rĂ© mi" ça faisait trop joyeux pour des gens Ă©levĂ©s au porridge sans sucre.
đ Ă propos de trucs que personne ne suit...
Alors voilĂ . Dâun cĂŽtĂ©, tâas un type qui invente un outil pour que tout le monde joue enfin sur la mĂȘme longueur dâonde. De lâautre, tâas un moine qui se bat pour que ses potes chantent autre chose que des bruits de gorge. Et au final, personne ne suit les rĂšgles. Les orchestres trichent sur les frĂ©quences, les Ă©coles de musique se bouffent entre solfĂšge et notation anglo-saxonne, et les guitaristes ? Ils sâen branlent, tant quâils peuvent faire un solo.
Mais au fond, câest ça, la musique. Une langue universelle, certes. Mais une langue parlĂ©e avec des accents dĂ©gueulasses, des dialectes farfelus et un "la" qui varie selon lâhumeur du chef dâorchestre et lâhumiditĂ© ambiante.
Alors la prochaine fois que tu regardes un concert et que le violon solo fait des grands gestes pour "sâaccorder", dis-toi bien que derriĂšre ce petit geste paisible se cache trois siĂšcles de dĂ©bats, de querelles, et de mecs trĂšs sĂ©rieux qui se crient dessus pour savoir si 440, câest trop bas ou trop bourgeois.