Music Story

🎾 Le jour oĂč Dieu inventa le “la"

...et que tout le monde s’en foutait royalement.
Phillipe Quantique, l’ironie en bandouliùre
🎾 Le jour oĂč Dieu inventa le “la"

Imagine un monde sans diapason. Un joyeux foutoir sonore oĂč chaque violon fait sa propre tambouille, oĂč les pianos sont accordĂ©s au pifomĂštre, et oĂč les chanteurs lyriques se foutent sur la gueule pour savoir si le "la", c’est une note ou un cri de guerre. C’est pas de la musique, c’est le bac Ă  sable de l’enfer.

Et puis un jour de 1711, un mec nommĂ© John Shore, trompettiste Ă  ses heures perdues (et il devait en avoir un paquet), se dit : "Tiens, si on arrĂȘtait ce bordel ?". Il invente donc un truc en mĂ©tal, en forme de U inversĂ©, qu’on tape pour obtenir un son pur et net. RĂ©sultat : un diapason. Le mot claque bien, on dirait une relique sacrĂ©e ou un plat du dimanche. Mais surtout, quand on le tape, il fait un "la" bien propre.

Sauf que – et lĂ , tiens-toi bien – tout le monde s’en fout. Chaque pays, chaque ville, chaque curĂ© de campagne dĂ©cide que son "la" est le bon. Certains jouent Ă  415 Hz, d’autres Ă  460, et toi t’essaies de chanter juste au milieu de ce champ de bataille sonore. C’est un peu comme si les boulangeries fixaient elles-mĂȘmes la taille des baguettes : bonne chance pour faire un sandwich.

C’est seulement en 1939 (parce qu’apparemment, on avait pas assez de problĂšmes cette annĂ©e-lĂ ) que l’on dĂ©crĂšte : le "la" sera Ă  440 Hz. VoilĂ , c’est dĂ©cidĂ©. Sauf que, rebelote, tout le monde continue de faire comme il veut. À Berlin, c’est plutĂŽt 443 Hz, Ă  Vienne c’est 444, et en Angleterre, c’est "fuck you, we’re British".

đŸŽ¶ Pendant ce temps, dans une abbaye, un moine se prend la tĂȘte avec des syllabes latines

Mais attends, parce que pendant que le monde se prend la tĂȘte sur la hauteur d’une note, un autre dĂ©bat bien gratinĂ© se joue en coulisse : celui des noms des notes. Et lĂ , accroche-toi Ă  ton orgue.

On est au XIe siĂšcle, et un certain Guido d’Arezzo, moine un peu geek sur les bords, en a ras le chapelet d’entendre ses collĂšgues chanter comme des casseroles. Il se dit qu’il faut un systĂšme. Il tombe sur un chant latin, "Ut queant laxis", et dĂ©cide de piquer les premiĂšres syllabes de chaque ligne pour nommer les notes. Et bam : ut, rĂ©, mi, fa, sol, la. Pratique, non ? Enfin, jusqu’à ce que quelqu’un dise que "ut", c’est quand mĂȘme super moche. On le remplace par "do", qui passe mieux en bouche et ne fait pas Ă©ternuer.

Et voilĂ , la gamme est nĂ©e. On y ajoute un petit "si" plus tard, parce qu’à six notes, on restait un peu sur notre faim.

Mais attention, cette mĂ©thode ne fait pas l’unanimitĂ©. Dans les pays anglo-saxons, on s’en tamponne de Guido. LĂ -bas, on fait simple : A, B, C, D, E, F, G. VoilĂ . Les notes, c’est l’alphabet. Tu veux du romantisme ? Va lire du Goethe. Eux, ils codent leur musique comme un mot de passe de Wi-Fi.

Pourquoi ce choix ? Parce qu’ils n’ont pas appris le latin, parce qu’ils aiment l’ordre, et peut-ĂȘtre parce que "do rĂ© mi" ça faisait trop joyeux pour des gens Ă©levĂ©s au porridge sans sucre.


🔗 À propos de trucs que personne ne suit...

Alors voilĂ . D’un cĂŽtĂ©, t’as un type qui invente un outil pour que tout le monde joue enfin sur la mĂȘme longueur d’onde. De l’autre, t’as un moine qui se bat pour que ses potes chantent autre chose que des bruits de gorge. Et au final, personne ne suit les rĂšgles. Les orchestres trichent sur les frĂ©quences, les Ă©coles de musique se bouffent entre solfĂšge et notation anglo-saxonne, et les guitaristes ? Ils s’en branlent, tant qu’ils peuvent faire un solo.

Mais au fond, c’est ça, la musique. Une langue universelle, certes. Mais une langue parlĂ©e avec des accents dĂ©gueulasses, des dialectes farfelus et un "la" qui varie selon l’humeur du chef d’orchestre et l’humiditĂ© ambiante.

Alors la prochaine fois que tu regardes un concert et que le violon solo fait des grands gestes pour "s’accorder", dis-toi bien que derriĂšre ce petit geste paisible se cache trois siĂšcles de dĂ©bats, de querelles, et de mecs trĂšs sĂ©rieux qui se crient dessus pour savoir si 440, c’est trop bas ou trop bourgeois.